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tout l'amour
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Posté le:
Mar Mar 13, 2007 11:22 am |
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Extrait sur http://www.toutlamour.com/lettre-d-amour-de-diderot-vt3196.html
"Le livre le plus extraordinaire, le plus vivant, le plus libre de Denis Diderot est le recueil de ses lettres à Sophie Volland. Cela saute, danse, pleure et rit tout à la fois. Cela dispute, console, ment et avoue, introduit irréversiblement le zigzag dans la littérature. Tout y trouve son compte de ce qui fait la trinité humaine : le corps, le cœur et l'esprit. Ici, Diderot est tout entier, parce qu'il est tout entier contradictoirement - et avec bonheur. Il y parle du touffu des arbres, mais aussi de la querelle des philosophes. Il y trace d'un pinceau aux mille couleurs les mille couleurs du quotidien, les plaisanteries de la société, les rêves de la nuit, les contraintes du jour, mais aussi la réflexion qui le fonde et qui le sacre « Philosophe ». Ici, Denis Diderot est le plus grand, et le plus heureux « épistolier » du monde.
Comme il est de coutume, les familiers de l'écrivain, à commencer par sa fille et par son gendre, entreprirent de donner de lui une image « convenable ». Les hagiographes suivirent - comme si un être asexué était par nature supérieur aux autres. Ce qui est vrai, c'est que Diderot donna beaucoup dans le libertinage, mais pas toujours pour son bien. Son mariage avec Antoinette Champion, en 1743, fut le résultat, un peu boiteux, de son divertissement. Il la nommait tantôt « Nanette », tantôt « Tonton », ce qui est comique. Elle était son aînée de trois ans, et fut deux ans sa maîtresse avant qu'ils puissent s'unir par un mariage secret. L'amante séduisait, l'épouse lassa. Elle lui donna trois enfants qui moururent en bas âge, puis une fille dont il tomba prodigieusement amoureux. Il la maria et fut jaloux comme un diable de son gendre, rejoignant ainsi ces incestueux spirituels de haut vol que furent ensuite Charles Nodier, Victor Hugo et Théophile Gautier. On n'ose imaginer Gérard de Nerval père d'une fille « blonde et grassouillette » élevée dans le Valois !…
Deux années après son mariage, Diderot est l'amant d'une personne « effroyablement laide », Madame de Puisieux. Pour Jean-Jacques Rousseau, Nanette est une créature épouvantable. Dans ses « Confessions », il affirme qu'elle est « pie-grièche et harengère ». Mais nous sommes dans le plein de la querelle, et déjà l'«illumination » rousseauiste s'est produite sur cette route du donjon de Vincennes où l'herboriste allait visiter l'encyclopédiste alors emprisonné, songeant qu'il n'est pas vrai que le méchant est toujours seul ! Pour notre Diderot, s'il se défend de jamais fréquenter les filles publiques, du moins reconnaît-il céder aux charmes lorsqu'ils se présentent et se dévoilent. La vieillesse venant, il a des regrets : « Où est le temps où mes lèvres suivaient sur la gorge de celle que j'aimais ces traces légères qui partaient des côtés d'une touffe de lis et qui allaient se perdre vers un bouton de rose ? « Mais entre « Tonton » et l'étrange Madame de Puisieux, on devine, dans l'horizon de ce Watteau de l'écritoire, bien de charmants déshabillés, - et de très jolis derrières, comme il y en a chez Boucher.
Les spécialistes supposent que c'est au cours de l'automne 1755 que Denis Diderot rencontra Sophie. Elle était née en 1717. De cette femme qui avait alors trente-huit ans, nous ne savons ni l'allure ni le visage. Elle portait lunette et avait des mains sèches de malade. Elle devait être, semble-t-il, d'une constitution faible, mais d'une intelligence forte. Elle est préoccupée de science et de philosophie. Mais les sens ? Diderot à elle : « Je te baise partout. Tu es et tu seras toujours toute belle pour moi ». Du même à Grimm, qui est son cadet : « Quelle femme ! comme cela est tendre, doux, honnête, délicat, sensé ! Cela réfléchit, cela aime à réfléchir. Nous n'en savons pas plus qu'elle en mœurs, en sentiments, en usages, en une infinité de choses importantes. » Toujours Diderot : « Sophie est homme et femme, quand il lui plaît. » Ailleurs, le « Philosophe », malgré qu'il veuille jeter bas les préjugés, alors qu'il est d'une morale ferme, avoue : « Il y a un peu de testicule au fond de nos sentiments les plus sublimes et de notre tendresse la plus épurée. » Sophie ne put y échapper, à ce petit peu de testicule qui entrait dans le mélange et le rendait possible. Denis Diderot lui dira : « N'est-ce pas une chose bien bizarre que le songe n'offre presque jamais à mon imagination que l'espace étroit et nécessaire à la volupté ? rien autour de cela ; un étui de chair et puis c'est tout. » Et d'ajouter : « Rapportez-moi le reste ; venez me faire des jours heureux ; venez me dire que vous m'aimez ; venez me le prouver »…
Louise-Henriette dite « Sophie » Volland était la fille d'un écuyer, « seigneur d'Isle-sur-Marne et autres lieux ». Hélas ! elle avait une mère normalement prude (mais avec vigilance), et deux sœurs qui aimaient la respectabilité. Cela ne faisait pas l'affaire de Diderot. On commença par s'arranger, grâce à un « petit escalier » que le galant empruntait à peine les feux éteints. Madame mère veillait, je l'ai dit : elle entra, sorte de statue de Commandeur, en robe de nuit et coiffure de sommeil, parmi les membres épars des coupables. Elle resta digne, et surtout muette, mais elle sévit. Il faut reconnaître qu'elle sévit avec mollesse, ce qui était bien, - mais que cependant elle sévit, ce qui était mieux. En effet, eût-elle renoncé à mener chaque année, pour un long séjour, Sophie Vollant à Isle-sur-Marne, qu'elle nous aurait privé de cette correspondance qui fait nos délices ! Voilà bien, touchant à ce Diderot si intimement contaminé par Rabelais, de quoi faire rebondir le dilemme de Panurge : faut-il sévir, ou non ? Oui ! dit l'un, car cela donne « les lettres à Sophie Volland ». Non ! tranche l'autre, car si elle n'avait pas sévi l'existence de Sophie et de Denis eut été autre. Il ne nous reste qu'à reprendre notre exemplaire de « Jacques le Fataliste » et à le relire pour la quinzième fois…
La petite chambre de la rue des Vieux-Augustins fut assurément un havre de plaisir. L'intrusion tardive de Madame Volland, ce soir où elle surprit l'intimité des amants, rompit les habitudes. Diderot à Grimm : « Le petit escalier est tombé ». Puis, aussitôt : « On y passe encore quelquefois. Pourvu que les circonstances ne nous trahissent plus ! » Ce sont les lettres désormais qui vont combler l'absence. Diderot raconte. Il est alerte, vif, mouvementé. Il a un regard fabuleux, auquel rien n'échappe, mais aussi un emportement de plumes qui sans fin virevolte. Tout y passe : les conversations, les pensées, les visages, les livres, les hommes, la politique, la religion, l'intime et le public. Tout est léger jusqu'au grave. Rien ne pèse, mais rien n'est inutile. Tout parle au cœur et aux sens. Diderot amuse et enseigne. Diderot se montre. Diderot avoue. C'est mieux qu'un journal intime, parce que ces pages au fil de la plume sont d'une liberté dansante qui est sans pareille. Le courrier est trop lent ? « Je cause un peu avec vous comme ce voyageur à qui son camarade disait : - Voilà une belle prairie ! et qui lui répondait au bout d'une lieue : - Oui, elle est fort belle »… Et toutes les histoires de la « gazette » de Grandval (c'est ainsi que Diderot baptisait les lettres qu'il envoyait de chez le baron d'Holbach, de sa maison de Grandval) ! Cela pirouette à n'y pas croire. C'est toute l'époque qui passe au galop, avec des teintes Fragonard…
Les « Lettres à Sophie Volland », c'est Denis Diderot vivant, sorte de M.Pickwick en voyage et de Tristram Shandy à sa table de travail.
Lorsque Sophie, avec la complicité de sa sœur, Madame Le Gendre, parvenait à échapper aux espionnages de Madame Volland, sa mère, elle s'en allait rejoindre Denis Diderot, qui avait rangé des livres et des feuilles sur un banc public de l'allée d'Argenson, au Palais Royal. Cela donnait des éclats de rire, indignait les demoiselles (il y avait là, il est vrai, une demoiselle et une - jeune - dame), permettait au « Philosophe » de tourner et retourner son tonneau, ainsi que dit Rabelais à propos de Diogène et de Philippe de Macédoine. Les lettres de Denis à Sophie sont l'exact remplacement de la parole de celle-ci à celui-là. Il est vrai que l'histoire d'amour est effacée, gommée, détruite. Il est certain que nous manquons ici d'une passion « romantique », mais les éclats nous sont donnés, livrés nus. D'abord, nous ne connaissons pas les lettres de Sophie à Denis. Secondement, les lettres de Denis à Sophie nous sont connues partiellement. Mais elles nous sont connues pour la plus grande partie, et cela avec l'aval de Diderot : il a relu, revu, corrigé le manuscrit. Il a considéré cela comme une « œuvre », c'est-à-dire comme une entreprise de la littérature. Voilà le vrai.
Ce qu'il faut, lisant, découvrir dans « Les Lettres à Sophie Volland », c'est cette « nudité » dont j'ai parlé. Dès lors, le lecteur verra surgir l'autre Diderot, et l'autre Volland. Ainsi, d'une lettre de 1762, de Denis à Sophie : « Mademoiselle Volland, je vous souhaite beaucoup de plaisir, des petits déjeuners bien gais le matin, des lectures douces, des promenades agréables avant et après le dîner, des causeries tête à tête et bien tendres, à la chute du jour ou au clair de lune, sur la terrasse. » Mais il poursuit immédiatement : « Je ne veux rien savoir absolument ; j'aime mieux me rapporter à mon imagination, qui ne m'affaiblira purement pas votre bonheur. » Il n'y a que Stendhal qui ait retrouvé ce ton. Diderot souffre, mais il se masque. Diderot se masque, mais il se met au clair. Sophie mourut le 22 février 1784. Denis estima qu'à Dieu plaise il l'allait bientôt suivre : il poussa son dernier soupir le 30 juillet de la même année.
C'est ainsi qu'un plaisir de corps devint un plaisir d'esprit. Panurge, malgré tant et tant de consultations, depuis le théologien jusqu'au vieux poète, n'épousa pas. Diderot non plus. Ils firent bien - sans doute - l'un et l'autre. Diderot fut triste, certes ! mais il connut une histoire d'amour singulière. Il fit de ses sentiments un amas de mots exemplaire. Il a dit des choses féroces à propos de Tonton : « Il n'y a plus personne ici. Nous rôdons, Madame Diderot et moi, l'un autour de l'autre ; mais nous ne nous sommes rien. » Il avait le cœur ailleurs : chez Sophie Volland. Et là, le temps passant, il s'apaise. Le coutelier de Langres, son père, auquel il doit tant, n'est pas loin de réapparaître en lui. « Maman » Volland, le Commandeur en jupons de pilou, et Madame Le Gendre, la sœur impitoyable, les voici de sa famille et de son coutumier. La vérité est là : il se détourne des méchants, et il s'en va vers les bons. Rousseau et Madame Volland mère, c'est l'écart de son compas. Qui dit mieux ? Lui-même. Cela concerne les femmes, le monde, la politique, la littérature et le goût de nous-mêmes : « Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher ». Voilà pour d'Alembert, qui était un enfant trouvé. Il reste à relire Diderot.
Hubert Juin
Hubert Juin, spécialiste des Lectures « fin de siècles » (éd.10/1 , grâce à son érudition et à l'intelligence de sa lecture, savait dresser le portrait d'un homme et d'une époque avec une incomparable maîtrise. Il a su, comme personne, faire revivre Alfred Jarry, Catulle Mendès, Hugues Rebell, Joséphin Péladan, Paul-Jean Toulet, Renée Vivien, Jean de Tinan… C'est que les auteurs auxquels il s'est attaché, Remy de Gourmont ou Marcel Schwob, sont souvent ses complices. Et partagent avec lui une prodigieuse culture littéraire.
Inmagazine littérairen°204 - Février 1984"
Texte original sur http://www.magazine-litteraire.com/ |
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